L’industrie audiovisuelle traverse une période de transformation profonde.
Plateformes de streaming, salles de cinéma, formats narratifs, modes de production : tout semble évoluer simultanément, parfois dans des directions contradictoires.
Derrière les annonces de fusions, de rachats et de recentrages stratégiques, une question centrale se pose pour les professionnels du cinéma et de la série :
comment raconter des histoires dans un monde où l’attention est devenue la ressource la plus rare ?
Concentration des plateformes et réduction de la production
Ces dernières années, le marché du streaming s’est considérablement concentré.
Moins d’acteurs majeurs, des décisions plus centralisées, des volumes de production en baisse.
Pour les créateurs, producteurs et comédiens, cette situation a des conséquences directes :
- moins de projets financés
- une sélection plus restrictive
- des récits plus formatés
- une prise de risque limitée
Lorsque les guichets se réduisent, la diversité des regards et des écritures est mécaniquement fragilisée.
Il ne s’agit pas d’un effondrement du secteur, mais bien d’un resserrement stratégique qui modifie l’équilibre entre création et rentabilité.
Salle de cinéma ou écran domestique : un changement de rapport au récit
La question de l’avenir des salles de cinéma est souvent abordée sous l’angle de la fréquentation.
Mais l’enjeu principal est ailleurs : le rapport à l’attention.
La salle impose une expérience spécifique :
- un temps continu
- une immersion sans distraction
- une disponibilité mentale totale
À l’inverse, le visionnage domestique favorise :
- l’interruption
- la consommation rapide
- l’accélération des séries
- une attention fragmentée
Ce changement de contexte transforme la manière dont les histoires sont écrites, mises en scène et interprétées.
Des récits de plus en plus explicites
Pour s’adapter à ces nouveaux usages, de nombreux contenus privilégient aujourd’hui :
- des structures narratives très lisibles
- des enjeux clairement identifiés
- des arcs dramatiques prévisibles
- une exposition constante
Cette lisibilité a ses avantages, mais elle comporte aussi un risque :
celui de réduire l’engagement actif du spectateur.
Lorsque tout est expliqué, montré, anticipable, l’émotion devient plus mécanique.
Quand l’obscurité devient un choix artistique
Certains films et séries prennent le parti inverse.
Ils acceptent :
- l’ellipse
- la zone d’ombre
- la perte de repères
- l’inconfort narratif
Ces œuvres demandent un effort d’attention.
Elles ne cherchent pas à tout clarifier, mais à impliquer le spectateur.
Ce choix peut diviser, parfois déstabiliser, mais il redonne une place active au public.
Le récit n’est plus seulement consommé, il est interprété.
Séries, répétition et prévisibilité
Avec le temps, une partie des séries contemporaines s’inscrit dans des schémas très reconnaissables :
- lieux identifiables
- mécaniques dramatiques connues
- résolutions attendues
Ce fonctionnement sécurise la production, mais limite la surprise.
Le suspense s’atténue lorsque le spectateur maîtrise trop bien les codes.
La question n’est pas de rejeter ces formats, mais de s’interroger sur leur place dominante.
Des tentatives de renouvellement
Certaines créations récentes explorent d’autres voies :
- narration plus fragmentée
- questionnement technologique
- perte volontaire de contrôle du spectateur
- expérience plus sensorielle et intellectuelle
Ces projets rappellent que l’audiovisuel peut encore être un espace de recherche, d’inconfort et de vertige narratif.
Un enjeu professionnel pour les comédiens et les producteurs
Pour les comédiens, la mutation est évidente :
- jeu plus intériorisé ou plus exigeant
- moins de sur-explication émotionnelle
- nécessité de soutenir des silences, des zones grises
Pour les producteurs et réalisateurs, l’enjeu est stratégique :
- défendre des projets singuliers
- trouver l’équilibre entre lisibilité et complexité
- penser l’attention comme un élément central de la mise en scène
Mon point de vue
Nous ne vivons pas seulement une crise de production.
Nous traversons une crise de l’attention.
L’avenir du cinéma et des séries dépendra de notre capacité collective à :
- faire confiance au spectateur
- accepter des récits moins immédiats
- préserver des espaces d’attention pleine
La salle de cinéma, loin d’être obsolète, pourrait redevenir un lieu rare :
celui où l’on accepte de se rendre disponible à une histoire.

